« Russie 2021. Regards de l’Observatoire franco-russe » – 4 questions à Arnaud Dubien

Arnaud Dubien, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire franco-russe, répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage Russie 2021. Regards de l’observatoire franco-russe – 2021, qui sera officiellement présenté mardi 18 janvier à La Maison de la Chimie.

N’est-ce pas un travail de Sisyphe que de consacrer un livre collectif en français sur la Russie, étant donné l’image de ce pays en France ?

Cet ouvrage, qui est la 8e édition de notre rapport annuel sur la Russie, représente en effet un travail considérable. Plus de soixante experts français et russes y ont contribué et apportent leurs éclairages sur la situation politique intérieure, le contexte économique, la diplomatie et les régions de la Fédération de Russie. Ce tour d’horizon est complété par des miscellanées, avec des articles sur la culture (« Pourquoi Dostoïevski n’aimait-il pas la France ? ») ou l’histoire (nous publions notamment des portraits du Marquis de Traversay, qui fut ministre de la Marine russe au XIXe siècle, ou de Pierre Cubat, le cuisinier d’Alexandre III et de Nicolas II ; des pages plus tragiques – comme celle des « malgré nous » à Tambov – sont également traitées).

L’image de la Russie est effectivement déplorable ces dernières années, ce qui tient à la fois à certaines réalités – notamment politiques – de ce pays, mais aussi aux perceptions – partielles et souvent partiales – en France. Si l’on regarde l’histoire longue, on est frappé par la récurrence de ces modèles, y compris avant la conclusion de la grande alliance franco-russe à la fin du XXe siècle. L’idéologie a toujours été – depuis 1789 en tout cas – un puissant facteur d’éloignement voire de confrontation entre nos États, qui se sont toutefois retrouvés au cours des deux guerres mondiales, ce qui semble malheureusement peu connu de la jeune génération française.

Quel est l’objectif de cet annuaire ?

L’objectif de Russie 2021 n’est pas de donner une bonne image de la Russie – ce n’est pas le travail de chercheurs et d’experts dignes de ce nom – mais d’offrir l’analyse la plus complète et la plus honnête possible sur ce pays. On pourrait comparer notre rapport annuel à l’Année stratégique de l’IRIS ou au Cyclope sur le marché des matières premières. Alors que la Russie est au cœur de l’actualité internationale et que les débats à son sujet sont très polarisés, nous souhaitons faire entendre une voix sérieuse et nuancée. Ce qui n’est pas aisé, j’en conviens.

Qu’est-ce qui pourrait susciter un déblocage, une avancée dans les relations entre Paris et Moscou ?

Le président Macron a tenté – de façon plutôt inattendue d’ailleurs – plusieurs ouvertures en direction de la Russie. Dès son élection, en mai 2017, en invitant Vladimir Poutine à Versailles. Puis en 2019, probablement sur les conseils de Jean-Pierre Chevènement – envoyé spécial de la France depuis 2012 – et d’Hubert Védrine, qui souhaitaient, semble-t-il aider à tourner la page d’une présidence Hollande marquée par une dégradation spectaculaire des relations bilatérales empoisonnées par le conflit en Syrie puis par la crise ukrainienne. On se souvient de la visite du président russe à Brégançon, suivie de la relance de formats bilatéraux et de l’adoption d’une ambitieuse feuille de route bilatérale. Mais les choses ne sont pas allées très loin. La faute au Covid-19, qui a empêché la visite qu’Emmanuel Macron devait faire à Moscou en mai 2020 à l’occasion du 75e anniversaire de la victoire contre l’Allemagne nazie, à l’affaire Navalny et, plus généralement, au durcissement du contexte intérieur russe. Peut-être aussi à cause de « l’État profond » que le président français avait dénoncé dans son fameux discours aux ambassadeurs d’août 2019. On ne peut que regretter que cette impulsion gaullienne soit restée sans lendemain, surtout dans le contexte actuel. Le dialogue souhaité par la France se fait aujourd’hui sans elle, directement entre Moscou et Washington.

Un déblocage est possible, y compris à assez brève échéance. Cela implique que les discussions entamées la semaine dernière entre Russes et Occidentaux produisent quelques effets. Une mise en œuvre réelle des accords de Minsk sur le Donbass – y compris par Kiev, qui a jusqu’ici bloqué leur volet politique – et un compromis sur les armements en Europe et les activités militaires en Baltique/mer Noire seraient de nature à nous y conduire. L’élection présidentielle en France est un autre facteur qui peut jouer.

La relation avec l’autre est-elle encore un objectif stratégique majeur pour la France et la Russie ?

Aujourd’hui, très clairement, la Russie n’est pas prioritaire pour la France et cette dernière ne l’est pas aux yeux de Moscou. Il y a une tentation de l’indifférence, quoique pas totalement symétrique. Beaucoup de Russes sont déçus de la France, dont ils gardent l’image – un peu idéalisée et datée – d’une puissance indépendante, à la fois sur le plan culturel, économique et politique. En d’autres termes, celle du général de Gaulle et de Pompidou. Peu de Français ont visité la Russie – paradoxalement, les sociétés se connaissent moins bien aujourd’hui qu’à l’époque de la Guerre froide. Le plus inquiétant est que les jeunes générations semblent s’ignorer largement, ce qui résulte en large partie de l’affaiblissement des liens culturels, qui ont toujours joué un rôle crucial entre nos deux pays. Ceci étant, tout ne va pas mal : les relations économiques sont importantes (combien de Français savent que leur pays est le 2e investisseur et le 1er employeur étranger en Russie ?) ; la France est le pays avec lequel la Russie a le plus de doubles diplômes universitaires ; les échanges culturels restent, malgré tout, particulièrement denses. Fondamentalement, je suis convaincu la France et la Russie ont intérêt à accroître leurs coopérations. Ce qui, tôt ou tard, trouvera sa concrétisation.

 

Cet entretien est également disponible sur MediapartLeClub.