« L’art de la guerre idéologique » – 3 questions à François-Bernard Huyghe

Directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, François-Bernard Huyghe répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « l’art de la guerre idéologique » aux éditions du Cerf.

 

1) Vous dénoncez le complotisme mais vous vous étonnez qu’on ne mette jamais en cause  les thèses qui veulent que les élections de Trump, le Brexit, le référendum catalan ou les élections italiennes aient été faussés par des manipulations high-tech…

« Le complotisme », injure commode pour plateau de télévision, ne consiste pas à croire qu’il y ait des complots ou des manipulations. Si nous mettons à part les délires évidents (Reptiliens ou Illuminati), il existe en réalité des lobbies, des groupes d’intérêts, des services secrets, des communautés idéologiques ou des professionnels, notamment en ligne, qui tentent de conquérir une hégémonie culturelle, en influençant les décideurs et les électeurs et ce, par des techniques discrètes. Même les « marketeurs » font cela. Mais cela fonctionne sans avoir besoin de se concerter dans une cave : ces gens sont intellectuellement programmés pour.

L’erreur intellectuelle commence quand on croit que le monde est dirigé par des complots tout puissants et occultes (que l’on est le seul assez intelligent pour distinguer) et donc que les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent mais ce qu’avaient décidé ces hommes puissants.

À propos du Brexit, de l’élection de Trump, de l’Italie et même des Gilets jaunes, il s’est développé dans les classes dirigeantes une sorte de « meta-complotisme » : avec leurs fake news et leurs trolls, les Russes et leurs complices extrémistes auraient faussé les élections en quelques clics. Il faudrait contrôler cela.

On en revient au vieux discours de la Guerre froide (les syndicats font grève et les gens votent communiste parce que la désinformation soviétique les intoxique). Traduction : c’est la faute aux méchants, sinon le peuple nous suivrait. Mais en version 2.0 : le peuple est intoxiqué par les réseaux sociaux mal contrôlés.

C’est prêter beaucoup de pouvoir à quelques rumeurs en ligne (d’ailleurs vite démenties pas les « mass médias ») ! Sans oublier que l’on confond un peu le symptôme et la cause : si une partie de la population est prête à croire telle révélation scandaleuse ou telle théorie anti-élites, c’est qu’elle se sent déjà en rupture avec le système, donc avec ce que croient spontanément les détenteurs du savoir et du pouvoir, y compris celui de communiquer.

 

2 ) Le populisme est devenu l’injure par excellence. Selon vous le dénoncer permet de déguiser une supériorité sociale en lucidité mentale…

En effet, comme complotisme, le mot « populisme » est une injure commode qui permet de suggérer en un seul mot :

  • que votre adversaire est intellectuellement inférieur : il a des fantasmes et des passions tristes, il est dans le ressentiment et la post-vérité ; ce démagogue ne tient compte ni des chiffres, ni de la réalité…
  • qu’il est extrémiste de droite ou de gauche, et sans doute les deux à la fois.

En le décrédibilisant dans le double domaine de la raison et des valeurs, on le réduit au statut d’idiot au sens étymologique (homme vulgaire sans idées qui ne pense qu’à ses intérêts particuliers). On suggère par là même que l’on fait soi-même partie des catégories supérieures et cultivées, ouvertes sur le monde. C’est gratifiant pour l’ego et cela dispense même d’avoir à discuter des réalités ou revendications dont parle le populiste ou la populace.

 

3/ Le faux se démocratise et les masses deviennent sceptiques. L’avenir est-il aux fake news ?

Il est techniquement à la portée de chacun de fabriquer des faux documents convaincants, d’adopter de fausses identités ou de créer de pseudo mouvements sociaux, d’attirer artificiellement l’attention sur tel thème etc. La rumeur de bistrot de papa prend une autre dimension avec les réseaux sociaux et demain l’Intelligence artificielle.

Ceci se combine avec une perte de confiance générale dans l’autorité politique, médiatique, voire scientifique (notamment dans le domaine de la santé), ce que montrent des sondages depuis des années.

Le danger est peut-être moins que beaucoup de gens se mettent à croire de fausses nouvelles (de plus en plus combattues par les médias voués au fact-checking, des ONG ou de simples internautes), mais que le désir de croire en une réalité commune ne s’affaiblisse. Sur l’islam, le danger écologique ou n’importe quoi d’autre, vous pouvez vous bricoler une bulle de réalité avec ceux qui pensent comme vous à l’abri de toute réfutation. Or la démocratie suppose que nous divergions sur ce qui est probable ou souhaitable mais pas sur ce qui existe.

 

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