Alfred Grosser, infatigable médiateur de l’Europe

A l’occasion de l’élévation à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur d’Alfred Grosser, je republie ce portrait tiré des Intellectuels intègres. L’ouvrage est disponible en intégralité sur mon blog, en téléchargement gratuit. 

Alfred Grosser est né le 1er février 1925 à Francfortsur-le-Main en Allemagne dans une famille juive. Son père était pédiatre, directeur d’une clinique pour enfants et professeur à l’université. Dès 1933, il est renvoyé de la clinique, exclu de l’université et chassé de l’association des porteurs de la Croix de Fer de 1re classe, l’équivalent de la médaille militaire française, qu’il avait obtenue après quatre années de guerre sur le sol français lors de la Première Guerre mondiale. En décembre 1933, toute sa famille émigre donc en France pour s’installer à Saint-Germain-en-Laye où son père décèdera le 7 février 1934. Plus tard, Alfred Grosser écrira dans son livre de mémoire La joie et la mort : « Sans Hitler, donc sans l’émigration de ma famille, je serais probablement devenu un jeune bourgeois avide de réussite – qui aurait eu bien du mal à percevoir le sort des déshérités de la société. » Le 1er octobre 1937, Mme veuve Lily Grosser, née Rosenthal, est naturalisée française ainsi que ses deux enfants. Le 12 juin 1940, le jeune Alfred part avec sa soeur à vélo vers le sud de la France pour fuir l’avancée de la Wehrmacht. Leur mère reste à Saint-Germain pour veiller sur leur grand-mère. Sa soeur décèdera en avril 1941 à Saint-Raphaël où leur mère les avait rejoints entre-temps. Après l’occupation allemande de la « zone libre », Alfred Grosser tente de rejoindre le maquis du Vercors en août 1943 mais ne réussit pas à trouver celui avec qui il a rendez-vous ; ce qui lui vaudra la vie sauve. Grâce à de faux papiers, il devient professeur chez les frères maristes à Marseille et participe, avec les Jeunes du Mouvement de libération nationale, aux combats pour libérer la ville. Lieutenant assimilé, il est nommé censeur militaire de presse tout en poursuivant ses études de germaniste. Il écrit à ce propos : « Devenu germaniste en 1942, parce que la faculté des sciences de Marseille avait refusé au jeune juif que j’étais le droit de s’inscrire au certificat de mathématiques générales.»De retour avec sa mère, à Saint-Germain-en-Laye, il échoue au concours de l’École normale supérieure en 1946 mais est reçu en 1947 premier à l’agrégation d’allemand. Après trois années à la Fondation Thiers, une année à l’UNESCO, quatre années d’assistanat d’allemand à la Sorbonne et une année au Centre de Bologne de la Johns Hopkins University, il devient en 1956 directeur d’études et de recherches à la Fondation nationale des sciences politiques. Il enseignera rue Saint-Guillaume jusqu’en 1992.

À côté de sa carrière de professeur, Alfred Grosser est chroniqueur politique dans La Croix de 1955 à 1965, puis dans Le Monde de 1965 à 1994, à Ouest-France et de nouveau dans La Croix à partir de 1984. Membre du Conseil de surveillance de L’Express, il en démissionne en 2003 à cause de l’attitude de l’hebdomadaire sur Israël et les Palestiniens. Il a également collaboré au journal protestant Réforme. Sa vie est celle d’un moralpädagoge cherchant à faire progresser la connaissance et la réflexion tant chez ses étudiants que chez ses lecteurs ou auprès des publics variés auxquels il s’est adressé en France, en Allemagne et aux États-Unis. En 1975, il a reçu le Prix de la Paix décerné par l’Union des éditeurs et libraires allemands comme « médiateur entre Français et Allemands, entre incroyants et croyants, entre Européens et hommes d’autres continents ». Outre de nombreux ouvrages sur l’Allemagne, il a notamment écrit un livre devenu un classique de l’histoire des relations internationales : Les Occidentaux. Les pays d’Europe et les États-Unis depuis la guerre. Parmi ses trente-cinq livres, on relèvera également La IVe République et sa politique extérieure, La Politique en France (avec François Goguel), Au nom de quoi ? Fondements d’une éthique politique, Le Crime et la mémoire, Les Identités difficiles, Les Fruits de leur arbre.
Regard athée sur les chrétiens, Von Auschwitz nach Jerusalem. Über Deutschland und Israël.

Ses enseignements auront marqué des générations d’étudiants. Une grande partie de l’élite politique et journalistique l’a eu comme professeur. Ils ont pu apprécier ce mélange rare d’ironie et de bienveillance, d’exigence et de disponibilité. Le sociologue Werner Gephart explique ainsi les raisons de son estime envers Alfred Grosser : « Mon admiration porte surtout sur son courage à présenter un miroir critique tant aux Allemands qu’aux Français sans se départir de sa sympathie pour eux. » Comme secrétaire général du Comité français d’échanges avec l’Allemagne nouvelle fondé en 1948 par Emmanuel Mounier, il a en eff et eu d’emblée le souci de donner une place et la parole aux résistants allemands, dans le sens du préambule de la Constitution française de 1946 selon lequel la victoire a été remportée non sur des nations ou des peuples mais « sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine. » Ces dernières années, Alfred Grosser a consacré de nombreux efforts, en France et en Allemagne, à défendre la cause palestinienne, ce qui lui a valu des accusations d’antisémitisme. « Je me suis fait traiter d’antisémite alors qu’en termes hitlériens, mes quatre grands-parents et mes deux parents étaient juifs. On me dit alors que j’aurais été animé par la célèbre haine de soi juive, ce à quoi je réplique que je passe mon temps à me surestimer, à m’aimer trop. »

Alfred Grosser est Grand officier de la Légion d’honneur en France et Grand-Croix de l’Ordre du mérite en Allemagne.

 

Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec A. Grosser au sein de l’ouvrage les Intellectuels intègres, disponible en téléchargement gratuit ici.