Alexandra Beucler, psychologue clinicienne, travaille sur l’accompagnement des jeunes et des familles face aux défis du numérique. Alain Goudey, docteur en sciences de gestion, expert en transformation numérique, marketing sensoriel et innovation, est professeur et directeur général adjoint à NEOMA Business School. Ils répondent à mes questions à l’occasion de la parution de leur livre Téléphones maison. Le temps est la monnaie de la vie aux éditions Librinova.
Vous avez écrit un livre à quatre mains alliant une psychologue clinicienne et un expert du numérique…
Le livre est né du constat que nous n’élevions pas nos propres enfants de la même manière que nos amis ou nos voisins dans leur rapport au numérique. Que ce soit dans le choix du premier téléphone, dans l’activation du contrôle parental, dans l’exemplarité ou dans les activités numériques réelles. Nous sommes convaincus que la « guerre des écrans » qui traverse les foyers n’est ni un simple sujet technique, ni un défaut d’autorité parentale. Elle se joue très exactement à la frontière de deux mondes : celui de l’esprit humain et celui de la machine que nous arrivons à explorer sereinement compte tenu de nos profils. Alexandra Beucler, psychologue clinicienne formée aux thérapies comportementales et cognitives, lit le lien familial, les vulnérabilités de l’enfant, l’anxiété qui monte. De mon côté, comme professeur et expert de la transformation numérique, je décrypte l’économie de l’attention, la mécanique des plateformes et les algorithmes. Et ensemble, comme parents de trois enfants.
Vous qui analysez les rapports de force mondiaux, Pascal, vous reconnaîtrez ici une situation profondément asymétrique. D’un côté, une famille avec son intuition et sa bonne volonté de parents. De l’autre, l’appareil d’ingénierie de l’attention le plus puissant de l’histoire, des armées d’ingénieurs dont le métier consiste à maximiser notre temps passé sur les outils numériques. Aucun parent ne gagne seul cette partie à l’instinct. Ce faisant, dans le livre, nous refusons deux impasses : la diabolisation aveugle de la technologie et la culpabilisation stérile des parents. Nous ne distribuons pas de leçons de morale, nous tendons une carte et une boussole en faisant un retour d’expérience concret. Car, on ne naît pas parents, on le devient !
Votre livre est à la fois un roman et un guide pour parents confrontés aux demandes d’accès au numérique de leurs enfants…
Parce que la théorie ne change rien à 20 heures, dans un salon, quand le dîner tourne au conflit à cause du smartphone. Les guides parentaux classiques sont souvent froids ou culpabilisants ; la fiction, elle, possède une force d’identification que rien n’égale. Nous avons donc conçu un « thriller-guide », inspiré d’histoires vraies remontées à Alexandra dans son cabinet. On suit, finalement, trois familles ordinaires aux prises avec TikTok, l’hyperconnexion, l’addiction et le cyberharcèlement.
Au cœur du récit, il y a Romane, seize ans, et un mystérieux HTimsAgent : une intrigue qui apprend à repérer, en situation, les signaux faibles des problèmes liés au numérique. Puis, à intervalles réguliers, des sections « Prenons du recul » transforment l’émotion en action et en compréhension : la No Phone Box, le contrat parent-enfant, les réglages de sécurité (VPN, géolocalisation, confidentialité), le téléphone dormant sont expliqués simplement. Tout est applicable dès le soir même.
Vous qui pratiquez l’analyse géopolitique, vous savez qu’avant d’agir sur un terrain, il faut d’abord le rendre lisible et comprendre les intérêts réels des acteurs. C’est exactement ce que fait cette forme hybride : le roman rend visible un champ de bataille invisible, celui de l’attention ; le guide donne les leviers pour y reprendre la main.
Parmi vos messages clés, l’exemplarité des parents…
Parce qu’on ne peut pas demander à un enfant de lâcher son écran si l’on passe soi-même ses soirées à scroller nerveusement sous ses yeux. Les enfants imitent bien plus qu’ils n’obéissent. Les parents doivent être, sur le numérique, un repère stable et éclairant.
Concrètement, l’idée est de passer d’un locus de contrôle externe, le « parent policier » qui coupe le Wi-Fi et confisque, et que l’adolescent contourne aussitôt à coups de VPN et de second compte, à un locus de contrôle interne, le « parent guide » qui vise l’autonomie et l’auto-régulation. Le jour où le parent dépose lui aussi son téléphone dans la No Phone Box au moment du repas, la contrainte cesse d’être vécue comme une injustice et devient un projet de famille !
Et puisque vos lecteurs réfléchissent à la souveraineté, j’ajoute ceci : la souveraineté numérique dont on débat à l’échelle des nations commence à une échelle plus modeste, celle du foyer. Un parent qui reprend la main sur sa propre attention démontre à son enfant qu’on peut choisir, qu’on n’est pas condamné à être capté. La résistance algorithmique commence à la maison, dans son lien avec le smartphone !
Vous évoquez les dangers du binge-watching…
Le vrai danger du visionnage en rafale et du défilement infini, c’est l’automatisation de la passivité. L’enfant ne choisit plus ce qu’il regarde, il subit un flux optimisé par la donnée pour maximiser son temps de présence. Pour briser ce cercle, nous proposons d’apprendre aux enfants la valeur de leur attention, cette véritable « monnaie-temps » de leur existence. Le sous-titre du livre, emprunté à Carl Sandburg, le résume : « Le temps est la monnaie de la vie. » Chaque minute passée à scroller passivement sur son écran est une minute volée à la création, au sport, au sommeil, et même à l’ennui fertile et créatif.
C’est aussi l’intérêt des exemples comme la dopamine. Quand on comprend que le cerveau d’un enfant réagit à une notification comme à une machine à sous, on cesse le bras de fer pour bâtir une réponse éducative réfléchie.
Pour faire d’un consommateur passif un véritable acteur, on oriente l’énergie vers des usages « projet ». Un enfant aime les écrans ? Tournons cela vers le montage vidéo, les tutoriels de dessin ou de code, l’ouverture culturelle. On négocie alors le temps d’écran comme un « budget » à répartir intelligemment, activement. Et l’on s’intéresse aux contenus au lieu de les exclure, car c’est ainsi que se forge l’esprit critique, condition d’un citoyen numérique autonome, capable de s’autoréguler.
Vous l’avez vu, Pascal, la logique rejoint vos propres terrains. Dans l’économie de l’attention, le temps est la ressource que l’on extrait, le « nouveau pétrole ». Apprendre à un enfant à dépenser son attention en conscience, c’est lui apprendre à refuser d’être une ressource passive, à devenir un sujet souverain plutôt qu’un territoire exploité. C’est tout le pari de Téléphones maison : transformer la « guerre des écrans » en une éducation à un usage libre du numérique.
Veuillez trouver le livre ici : https://alain.goudey.eu/side/livre-gestion-ecrans-smartphone-enfants-ados-telephones-maison/